L’écriture à l’ère du transhumanisme
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L’écriture à l’ère du transhumanisme

En 2023, plusieurs enquêtes ont révélé que Spotify diffusait des morceaux générés par intelligence artificielle sous de faux noms d’artistes, produits notamment via des sociétés comme Boomy ou d’autres outils de génération automatisée. Ces titres, parfois conçus pour remplir des playlists d’ambiance, échappent à toute identification claire. Dans le même temps, des enseignants français et américains signalent une augmentation massive de devoirs rédigés avec ChatGPT, sans que cela soit toujours mentionné.

Ces nouvelles tendances révèlent un déplacement de la production culturelle, y compris écrite, vers une forme hybride. 

Le terme « transhumanisme » est popularisé dans les années 1950 par Julian Huxley. Dans son essai New Bottles for New Wine (1957), il définit le transhumanisme comme une transition vers un état « post-humain », où l’humanité utiliserait les sciences et les technologies pour se dépasser.

Son objectif ? Réduire, voire supprimer, les contraintes fondamentales de l’existence humaine, en premier lieu la maladie, le vieillissement et la mort. Les moyens envisagés combinent biotechnologies, informatique, médecine avancée et intelligence artificielle.

Dans les faits, certaines formes d’augmentation sont déjà largement acceptées. Les prothèses oculaires, articulaires ou cardiaques ne suscitent aucuns débats éthiques. Elles s’inscrivent dans une logique de réparation, voire de normalisation.

Le débat apparaît dès que l’objectif vise une transformation de la nature humaine elle-même. Allonger indéfiniment la vie, modifier les capacités cognitives, intervenir sur les émotions ou la mémoire ne relèvent plus du soin. Il s’agit alors d’un changement de condition.

Cette transformation ne se limite pas au corps. Elle touche déjà les pratiques intellectuelles.

L’essor de l’Écriture assistée par IA a introduit une rupture rapide et mesurable. En 2024, des médias comme CNET ont reconnu avoir publié des dizaines d’articles générés par IA avant de devoir les corriger pour erreurs factuelles. BuzzFeed a annoncé intégrer des outils d’écriture automatisée pour produire certains contenus.

Dans les entreprises, des plateformes comme Notion AI ou Jasper permettent de générer des rapports, des synthèses ou des argumentaires en quelques secondes seulement. L’utilisateur ne part plus d’une page blanche puisqu’une proposition déjà structurée lui est proposée.

Ce changement modifie le processus même de réflexion. Le plan, les arguments, les transitions sont suggérés avant d’être pleinement élaborés. Dès lors, l’écriture prend la forme d’un espace de négociation entre une intention humaine et une proposition algorithmique.

La distinction entre aide et substitution reste de plus en plus difficile à tracer.

Corriger un texte avec un correcteur automatique ne pose pas de problème. Cependant, générer un paragraphe entier ou structurer un raisonnement à partir d’une consigne modifie profondément la nature de l’acte d’écrire… Dans les deux cas, une fonction humaine est externalisée vers un dispositif technique. La différence tient donc au degré et non pas à la nature de cette utilisation.

Cette logique s’inscrit dans une dynamique plus large analysée par Byung-Chul Han dans La Société de la fatigue. Il décrit une mutation vers une société de la performance, où l’individu est incité à exploiter ses propres capacités au maximum.

Les outils d’écriture assistée s’intègrent directement dans cette logique puisqu’ils permettent d’écrire plus vite, plus clairement et plus efficacement. Dans certains milieux professionnels, ne pas les utiliser devient un désavantage compétitif. Par conséquent, l’écriture s’inscrit dans une logique d’optimisation continue.

L’enjeu principal ne réside pas dans l’usage de l’intelligence artificielle. Il concerne la manière dont cet usage est déclaré.

Aujourd’hui, un texte peut être partiellement ou largement généré sans que cela soit visible. Le lecteur ne dispose d’aucun indicateur pour comprendre les conditions de production du contenu. Deux trajectoires se dessinent :

La première consiste à instaurer une transparence explicite. Un ouvrage pourrait indiquer le niveau d’assistance algorithmique utilisé, à la manière d’un pourcentage ou d’un label. Cette logique permettrait de maintenir une relation claire entre auteur et lecteur.

La seconde repose sur l’opacité. Dans ce cas, les contenus générés circulent sans distinction. Ce modèle favorise une forme d’illusion, où des productions automatisées sont perçues comme entièrement humaines.

Le précédent de Spotify montre que cette opacité peut s’installer durablement. Appliquée à la littérature, elle transformerait silencieusement la notion d’auteur sans que le cadre critique ne suive…

Il s’agit de savoir si la littérature peut encore rendre compte du réel, alors même que ses propres conditions de production sont en train de se transformer.

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