Fragments épars de l’édition créative : mauvais livres, feuilles volantes et fromage
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Fragments épars de l’édition créative : mauvais livres, feuilles volantes et fromage

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Des livres mal agrafés, des pages à manipuler, du fromage érigé en objet éditorial… et si l’édition sortait enfin de ses formats trop sages ? Le 14 novembre 2025, dans le cadre du colloque international « Quand la création s’empare de l’édition » organisé par l’Université de Lille, notre rédaction a assisté à une conférence animée par Magali Nachtergael, qui bouscule avec humour notre manière de penser le livre.

Tout commence par un paradoxe. Magali Nachtergael, professeure de littérature contemporaine, évoque Les Nourritures terrestres d’André Gide et sa célèbre injonction :

« jette ce livre Nathanaël et va vivre ta vie ». Un appel à la liberté… enfermé dans un format classique. Cette contradiction illustre ce qu’elle nomme la « blanchité formelle » de l’édition traditionnelle.

L’universitaire multiplie les exemples cocasses comme un carnet Gallimard sobrement baptisé Banalité, ou encore Une saison au Congo de Césaire, texte incandescent « mis à plat » par le formatage industriel. Pour Nachtergael, l’édition traditionnelle relève d’un « monde aseptisé », prisonnier d’un « fétichisme bibliophile de l’incunable ».

Face à cette normalisation, l’édition créative propose une autre voie : modifier l’objet lui-même plutôt que simplement y couler un texte. Images, jeux de formats, hybridations… Pour exemple, elle cite Cent Mille milliards de poèmes de Raymond Queneau (1961), où le lecteur manipule les pages pour créer son propre poème.

Madame Nachtergael s’attarde ensuite sur ce qu’elle appelle les « mauvais livres ». Mauvais dans leur matérialité d’abord : zines mal imprimés, mal agrafés. Mauvais aussi dans le jugement critique, comme ces romans sentimentaux qualifiés « d’histoires de bonne femme ». Parmi ces objets singuliers, elle cite Doubles-Jeux de Sophie Calle (1998), organisé en coffret coloré rappelant une série télévisée, ou encore Theory de Kenneth Goldsmith (2015) : une simple ramette de papier imprimée, laissée brute, sans reliure ni couverture.

Coffret Doubles-Jeux de Sophie Calle (1998)
Theory de Kenneth Goldsmith (2015)

C’est alors que la conférence prend un tournant inattendu. Direction Strasbourg et l’atelier de Nicolas Boulard, artiste diplômé des arts décoratifs. Son constat de départ ? Certains fromages, comme la pyramide de chèvre lui évoquent l’esthétique minimaliste.

À partir de cette réflexion, il va créer des moules, fabriquer des fromages et les photographier selon les codes de l’art minimaliste… puis les faire manger au public. Reste ensuite la photographie, seule trace de la performance éphémère.

Boulard pousse la logique jusqu’à l’édition. Dans ses fanzines inspirés de Sophie Calle, il compile des représentations du fromage dans les arts. Son projet Swiss Cheese Model (2022) va plus loin encore : chaque numéro est unique, car imprimé à travers les trous d’un gruyère. Le hasard devient principe éditorial.

Pour Nachtergael, cette démarche relève de la parodie face aux normes éditoriales. Le fromage provoque le rire, active la mémoire digestive, il renvoie donc à l’univers bactérien. Elle évoque l’hypothèse Gaïa : « Les bactéries étaient là avant nous, elles seront là après ». L’édition devient alors un système organique.

Cette vision s’étend au livre lui-même. Le papier vient du bois, donc du vivant. Les livres vieillissent, jaunissent, réagissent à l’humidité. Ils peuvent être mangés par des insectes bibliophages. Ils ont une histoire matérielle propre et posent des questions écologiques.

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